Si vous regardez les sites de dix banques en ligne, dix studios de pilates, dix agences de voyage, dix marques de cosmétique clean, vous serez frappé par la même chose : à quelques nuances près, ils utilisent les mêmes palettes, les mêmes typographies, les mêmes types de photos, les mêmes structures de page. Cette uniformité n'est pas le produit du hasard. C'est le produit mécanique de l'absence de positionnement.
Une marque qui n'a pas tranché ce qui la distingue va, par défaut, adopter les codes graphiques de son secteur. Pas par paresse, pas par manque de talent, mais par un effet de gravitation que tous les acteurs du marché subissent simultanément. Pour comprendre comment l'éviter, il faut d'abord comprendre comment ça arrive.
Le mécanisme de l'inertie sectorielle
Quand un client démarre un projet de branding sans positionnement clair, il arrive en réunion avec un moodboard de référence. Ce moodboard, neuf fois sur dix, est composé des sites de ses concurrents directs ou des leaders perçus du secteur. Le client dit "j'aime bien la sobriété de X, le côté premium de Y, l'ergonomie de Z". Sans positionnement explicite pour arbitrer, le designer va naturellement composer une synthèse de ces références, qui produit mécaniquement une marque qui ressemble à toutes les autres du secteur.
Le client est satisfait, parce que la nouvelle marque "fait le job", c'est-à-dire qu'elle s'inscrit visuellement dans la catégorie attendue. Le designer est satisfait, parce que le brief implicite a été respecté. Et le marché perd une marque qui aurait pu se distinguer.
Pourquoi tout le monde y cède
L'inertie sectorielle est rationnelle à court terme. Une marque qui ressemble à son secteur est immédiatement comprise par sa cible. Elle réduit la friction cognitive du premier contact. Elle inspire confiance par mimétisme. Aucun acheteur n'a jamais été surpris en voyant qu'une banque en ligne a un site bleu et blanc avec une typo sans-serif épurée.
Le problème de cette stratégie est qu'elle est asymétrique dans le temps. Pendant deux ans, ressembler au secteur protège. Au bout de cinq ans, c'est exactement ce qui empêche une marque d'émerger. Les marques qui ont pris le risque de se distinguer dès le début captent une part disproportionnée de l'attention au moment où le marché commence à saturer.
Le cas kelkun : refuser les codes "artisanat" pour adopter ceux du digital premium
Sur kelkun, application qui apporte les codes du digital à l'artisanat, le brief implicite du marché aurait été d'utiliser les codes attendus du secteur : palette terre, typographie un peu rustique, photos de mains qui travaillent la matière. C'est ce que font la plupart des marques qui s'adressent aux artisans.
Travaillons ensemble
sur votre marque.
Nous avons choisi exactement l'inverse. Palette épurée, typographie digitale premium, structure d'écran inspirée des meilleures applications SaaS B2B. Pas pour faire moderne, mais parce que kelkun ne s'adresse pas à des artisans nostalgiques de leur métier d'avant. L'app s'adresse à des artisans qui veulent gagner du temps administratif et passer plus d'heures sur leur cœur de métier. Pour cette cible, les codes "artisanat" auraient été condescendants. Les codes digital premium ont été perçus comme une marque de respect professionnel.
Le test simple : enlever le logo
Le test de validation d'un positionnement bien transposé en identité est radical. Imprimez votre site d'accueil, masquez votre logo, et montrez la page à dix personnes de votre cible. Si elles ne savent pas dire de quelle marque il s'agit, mais qu'elles peuvent décrire ce qui distingue cette marque de ses concurrentes, vous avez un positionnement bien transposé. Si elles ne peuvent rien dire de spécifique, votre marque n'est pas positionnée — elle est sectorielle.
En synthèse
L'absence de positionnement n'est pas un état neutre. C'est un état qui produit mécaniquement une marque qui ressemble à toutes les autres de son secteur. La sortie de cette gravitation passe par une décision stratégique préalable au design, qui doit être assez tranchée pour être visible dans les premiers choix graphiques. Cette décision est inconfortable à prendre, parce qu'elle implique de renoncer à quelque chose. C'est aussi ce qui la rend opérante.
Jordan Etilcé-Billy